Trois chartes albigeoises
Sur trois chartes albigeoises concernant les origines de lordre de Saint-Jean de Jérusalem.On paraît admettre aujourdhui que, si lordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem na été régulièrement organisé quà lépoque de la première croisade, lHôpital de cette ville, où ces religieux sétablirent tout dabord, existait depuis longtemps, et que même divers seigneurs français lui avaient déjà fait des donations de domaines durant le cours du onzième siècle (1).
Les documents qui se rapportent à lhistoire de ces possessions antérieures aux croisades ne sont pas nombreux. On nen cite que quatre. Nous ne nous occuperons pas longtemps du premier, daprès lequel lHôpital de Jérusalem aurait reçu des biens, situés en Normandie, en 1060 ou un peu auparavant. Cette libéralité ne nous est connue que par un inventaire très sommaire rédigé aux siècles derniers, et il serait peut-être aussi difficile dattaquer que de défendre ces renseignements reposant sur un témoignage aussi insuffisant (2).
Les trois autres documents sont des chartes datées de 1083, 1084 et 1085 et appartiennent au pays dAlbigeois. Elles proviennent des archives de lordre de Malte, relatives à ses provinces du Midi et qui sont aujourdhui conservées à Toulouse. M. Saige les a publiées en 1864 (3), et on les a souvent citées depuis cette époque. Ces chartes, contenues dans un même parchemin, ont été écrites peu dannées après lépoque des donations quelles rapportent. Rien, au premier abord, soit dans la forme, soit dans le fond, nest de nature à jeter le doute sur leur authenticité. Aussi na-t-on pas hésité jusquà ce jour à accepter leur témoignage, et pendant longtemps nous avons cru nous-même que toutes leurs données étaient rigoureusement exactes.
Cependant, en préparant naguère lédition des chartes de la commanderie de Rayssac, nous sommes revenu sur les chartes de M. Saige, qui appartiennent à la même commanderie, et, à la suite de notre examen, nous croyons être en droit de changer dopinion. Nous restons convaincu en effet que, si ces actes sont véridiques dans toutes leurs autres parties, du moins les dates de lannée sont extrêmement suspectes, et tout nous porte à croire, dès maintenant, que ces chartes appartiennent bien plutôt au commencement du douzième siècle.
Cest cette nouvelle opinion que cet article a pour but de développer en détail, afin que nous puissions mettre ainsi le lecteur en état de juger si nos raisons paraissent fondées ou si nous nous sommes réellement aveuglés sur leur valeur. Mais, avant dentrer dans lexposé de nos arguments, il est indispensable de rapporter lanalyse de nos trois pièces.
Saint-Antonin-de-Lacalm
Département: Tarn, Arrondissement: Albi, Canton: Réalmont - 81
Domus Hospitalis Saint-Antonin-de-Lacalm
Guillaume Agarabert et ses frères donnent à Dieu et aux pauvres de lHôpital de Jérusalem léglise de Saint-Antonin de Lacalm (canton de Réalmont, Tarn), avec son fief ecclésiastique, un tiers de la dîme et la terre que les frères qui y résideront pourront labourer.
Ce don est fait entre les mains dAldéguier, évêque dAlbi, et dAncelin, et avec le consentement dEtienne, prévôt de léglise dAlbi, de Teuzelin, archidiacre, et dErmengaud, archiprêtre.
Lacte est signé et confirmé par Gausbert de Laroque, qui donne à lHôpital une pièce de terre, par Pierre dArifat, par Arnaud Bernard, qui donne son mas de Montbertrand, etc. ; tous promettent de défendre la sauvegarde que lévêque accorde à la susdite église, dans les limites quil fixe lui-même au moyen de croix. Charte faite lan du Seigneur 1083, régnant Philippe, roi de France. Teuzelin, archidiacre, écrit.
Eglise de Saint-Michel
Département: Tarn, Arrondissement: Albi, Canton: Villefranche-dAlbigeois, Commune: Ambialet - 81
Deuxième charte
Isarn Durant dAmbialet et ses filles donnent à Dieu et aux pauvres de lHôpital de Jérusalem léglise de Saint-Michel, qui est située au-dessus du château dAmbialet ; ils leur donnent en même temps le fief ecclésiastique, un tiers de la dîme, le mas de léglise, la moitié de lalleu et toute la viguerie.
Cette largesse, consentie entre les mains dAldéguier, évêque dAlbi, dAnzelin, maître de la maison de lHôpital, est faite à Albi, dans léglise de Sainte-Cécile, avec lapprobation de Bernard Etienne, prévôt de léglise dAlbi, de Teuzelin, archidiacre, et dErmengaud Jean, archiprêtre Suivent les souscriptions dArnaud de Latour, de Bonet Pegaza, curé de léglise Saint-Michel, etc.
Charte faite le jour de la 4e férié, au mois de mars, lan du Seigneur 1084, sous le règne de Philippe, et écrite par Teuzelin.
Commanderie de Rouairoux
Département: Tarn, Arrondissement: Castres, Canton: Saint-Amans-Soult - 81
Domus Hospitalis Rouairoux
Pierre Raimond dAssina et Gausbert du Vintrou, avec son frère Pierre du Vintrou, donnent aux pauvres de lHôpital de Jérusalem léglise de N.-D. de Rouairoux (canton de Saint-Amans-Soult, Tarn,) et le fief presbytéral. La donation est reçue par lévêque dAlbi Aldéguier et par Anzelin, maître de lHôpital, au mois daoût, et le jour de la consécration de léglise, fête de saint Augustin. En même temps et comme la susdite église était tenue dArnaud Raimond et de Raimond Guillaume, ceux-ci abandonnent leurs droits sur les mêmes biens, et donnent à leur tour à lHôpital un mas et un droit dalbergue. Arnaud Raimond et Pierre Raimond, ajoutent à ces largesses une partie de leude du sel perçue à Saint-Amans, et exemptent de péage et de leude en la même ville tous ceux qui habiteront la maison de N.-D. de Rouairoux. Enfin Bermonde, épouse de Guillaume Siguier dAnglés, donne à lHôpital la dîme dun mas et celle de toutes les terres de la paroisse qui seront travaillées par les habitants de la maison de Rouairoux. Tous ces donateurs promettent, entre les mains de lévêque, daccorder la sauvegarde à la susdite église dans les limites marquées par les croix. Sont témoins de lacte ou le souscrivent Arnaud Raimond, Raimond Guillaume, Pierre et Gausbert du Vintrou, G. Siguier dAnglès, etc. Charte faite au mois daoût, le 5 des calendes de septembre, fête de saint Augustin, lan du Seigneur 1085, régnant Philippe roi. Anzelin écrit.
Analyses
On voit par ces analyses que ces trois chartes sont datées de lépiscopat dAldéguier. Or, cette mention présente déjà une première difficulté, car ni les autres chartes de la région, ni le chronographe de Castres, qui a écrit à la fin du douzième siècle, ne parlent pour le onzième siècle dun Aldéguier, évêque dAlbi (4). Il est vrai que les documents faisant défaut de 1083 à 1087, il y aurait à la rigueur, dans cet intervalle, une place pour un nouveau prélat ; cependant, si lon remarque quen 1079 apparaît un Guillaume, évêque, et que le même nom revient ensuite de 1087 à 1092, on conviendra sans doute avec nous que la mention dAldéguier a tout à fait lair de venir in-terrompre ici sans raison, ou pour mieux dire par suite de quelque erreur, lépiscopat dun seul et même personnage. Cest là une manière de voir que lon doit être dautant plus porté à partager que lon retrouve peu dannées après, vers 1108-1110, lexistence bien constatée cette fois dun évêque appelé Aldéguier. Grâce au voisinage des dates et aux obscurités de la chronologie épiscopale de ces périodes, il était évidemment facile de tomber dans la confusion, et il ny a nullement lieu de sétonner que lon ait pu, par suite, reporter à la fin du onzième siècle ladministration dun évêque qui en réalité na siégé que quelques années plus tard. Noublions pas dailleurs que, comme un acte de 1083 permet de croire que Frotard, prédécesseur de Guillaume, vivait encore en même temps que ce dernier (5), on arrive, en acceptant la date de la première de nos chartes, à conclure que lévêché dAlbi aurait eu en 1083 jusquà trois titulaires différents. Est-ce là, nous le demandons, une situation bien compréhensible, et nest-il pas préférable de proposer, ainsi que nous le faisons, la correction de ces circonstances au moyen dun changement de date ?
Mais lobjection que soulève lexistence de lévêque Aldéguier de 1083 à 1085 nest ni la seule ni la principale. Parmi les autres personnages de nos chartes, il en est plusieurs que lon retrouve dans dautres documents historiques de la région. Si lon examine les dates auxquelles ces documents les mentionnent, il est digne de remarque que, tandis quaucun de ces personnages ne reparaît dans les pièces du onzième siècle, tous reviennent au contraire dans les documents du douzième. Cest ainsi que les chartes de la commanderie de Rayssac mentionnent, parmi les administrateurs de lordre en Albigeois, Aicelin ou Ancelin, vers 1108 (6) et que ce même nom apparaît encore en 1118 parmi ceux des frères de lHôpital dans la province de Saint-Gilles (7) Les actes du monastère de Saint-Salvi nomment un Gausbert de Laroque en 1162 (4) Pierre dArifat est cité en 1116 par les chartes du Ségur (8) et Arnaud Bernard dArifat, qui vivait vers 1112 (9), ne diffère pas sans doute dArnaud Bernard, dont la signature suit celle de Pierre dans lacte de 1083. On peut hésiter peut-être à assimiler Arnaud de La Tour avec un Arnaud de La Tour qui, daprès les chartes de Rayssac, reparaît dans les mêmes parages vers 1174 (10) ; mais il ne saurait y avoir de doute sur lidentité du prévôt de Sainte-Cécile, Bernard Etienne, et de larchiprêtre Ermengaud Jean avec les dignitaires des mêmes noms qui reviennent dans les documents albigeois en 1105 (11) et de 1108 à 1111 (12). Ces constatations, analogues à celle déjà faite pour lévêque Aldéguier, sont surtout frappantes relativement au prévôt, à larchiprêtre Ermengaud Jean et à lhospitalier Ancelin. En supposant que les dates 1083-85 soient exactes, on est obligé dadmettre que ces trois dignitaires se maintinrent simultanément dans leurs fonctions durant plus de vingt- cinq ans. On conviendra que, si le fait nest pas impossible, il enfreint, cependant les règles habituelles et normales, et quici encore on peut trouver un nouveau motif pour soupçonner quelque erreur dans les millésimes des chartes en question.
Il existe encore certains doutes sur lépoque exacte de lorganisation de lordre des Hospitaliers. Daprès les principaux témoignages des chroniqueurs et des documents diplomatiques, il est permis de croire néanmoins que Girard ou mieux Géraud fut le créateur de cette organisation (13). On saccorde en tout cas pour le reconnaître comme le premier prieur ou grand-maître de lOrdre, de 1099 à 1120, et il est de fait quon na pu découvrir jusquici aucune citation dadministrateurs antérieurs de lHôpital (14). Or, contrairement à ces données, nos trois chartes albigeoises contiennent, près de quinze ans avant la première croisade, la mention de frères et surtout dun maître de lHôpital dans le pays, mention qui suppose évidemment lexistence dune hiérarchie tout à fait analogue à celle que lon ne trouve établie que longtemps après, durant le commencement du siècle suivant. Encore une fois, nous demanderons si un pareil résultat, qui vient donner un nouveau démenti aux renseignements fournis jusquici par tous les autres documents, peut être admissible. Il nous semble quon ne pourra guère sempêcher de répondre négativement. Mais, si lon éprouve encore quelque hésitation, nous pensons que lon trouvera que cette réponse est du moins la plus prudente dans létat actuel de la question. Du reste, même dans lhypothèse où lHôpital aurait reçu un commencement dorganisation avant la croisade, lemploi de ce titre de maître de lHôpital par les chartes que nous examinons nous paraît constituer un évident anachronisme. Nous avions cru un instant que ce titre napparaissait dans nos régions que vers le milieu du douzième siècle, et que jusqualors tous les documents originaux ne faisaient mention que de frères hospitaliers ou tout au plus de prieurs ; mais nous avons remarqué en dernier lieu un maître de lHôpital de Béziers en 1108 (15). Toutefois, sil peut résulter de là que ce titre a été dès lors en usage, il nous est impossible de croire quil le fut vingt-cinq ou trente ans auparavant, cest-à-dire à une époque où tout saccorde à montrer que lHôpital lui-même, et à plus forte raison ses diverses possessions, navaient encore aucune sorte dadministration réglée.
Il y a une autre observation à faire en faveur de notre système. Cette observation porte sur lisolement où se trouvent ces chartes, soit daprès leur date, soit daprès les lieux quelles concernent. Ces trois donations de biens réellement importants, faites avec le concours des chefs du diocèse, et se produisant sur trois points différents et assez éloignés les uns des autres, nous révéleraient, par ces caractères, le renom qui aurait entouré déjà lHôpital de Jérusalem, el de plus le puissant courant de sympathie dont il aurait joui eu même temps. Or, si ces révélations correspondaient à des faits réels remontant bien à 1083-1085, pourquoi ne retrouverait-on que quinze à vingt ans plus tard de nouveaux témoignages dune situation si bien établie par les documents précédents (16) ?
Quest-ce qui aurait pu occasionner ce long et brusque arrêt de la faveur des fidèles ou, si lon veut, cette espèce déclipse, si accusée dans la vogue et la notoriété de cet établissement et de ses desservants ? Nous ne voyons, pour notre part, quun seul moyen de nous rendre compte de ces bizarreries : cest dadmettre que les actes sur lesquels elles reposent ont été mal datés, et quon a totalement dénaturé leur signification en les plaçant jusquici à une époque beaucoup trop ancienne. La bonne conservation des archives de lOrdre de Malte ne permet pas dailleurs de prétendre que la lacune que nous signalons est due uniquement à la perte des documents. Alors que les actes du commencement du douzième siècle sont relativement abondants et se répartissent entre la plupart de nos régions du Midi, on ne voit pas pour quelle raison nous ne posséderions pour lépoque antérieure que les trois donations de 1083-1085, et pourquoi surtout ces pièces resteraient confinées dans le seul pays dAlbigeois. Si lon constate au commencement du douzième siècle lapparition subite de nombreux documents sur les origines des Hospitaliers, cest parce que cette époque est la seule qui corresponde en réalité au premier développement de cet ordre religieux; et il ny a guère à douter, à notre avis, quau lieu dattribuer nos trois chartes au onzième siècle, où elles resteraient absolument isolées, on ne doive plutôt les placer dans le groupe des actes du siècle suivant avec lesquels elles se confondent si bien par lanalogie de leurs dispositions.
Enfin, on a vu, daprès nos textes, que cest lévêque Aldéguier qui reçoit toutes ces donations de biens, et que cest lui qui accorde ou consacre les sauvegardes que les Hospitaliers obtiennent pour leurs domaines. Mais cette circonstance dun évêque mettant ainsi, dès le onzième siècle, son influence au service de lHôpital est non moins isolée et non moins étrange que les précédentes. On a beau suivre les vies des autres évêques de la région avant lépoque des croisades, on ny trouve aucune trace de leur intervention en faveur de cet établissement. Ces traces deviennent au contraire très nombreuses au siècle suivant, et cest là encore une preuve que la conduite dAldéguier, indiquée par nos chartes, doit se rapporter à cette période, au lieu de remonter au onzième siècle, où elle resterait en effet par trop insolite.
On voit donc par toutes les remarques ci-dessus que, loin de constater le moindre fait capable de justifier la date 1083-85, nous navons pu découvrir quune série dobjections qui toutes saccordent pour repousser lauthenticité de ces millésimes. Mais que lon admette maintenant notre hypothèse, cest- à-dire que lon reporte les trois chartes à lépoque de lévêque Aldéguier, qui siégeait en 1108 et 1110, et lon voit aussitôt toutes les difficultés sévanouir et tous les renseignements de ces actes cadrer exactement avec les faits historiques et lordre des choses déjà connus. Tout dabord la nomenclature des évêques dAlbi se simplifie, et on nest plus obligé dadmettre, par exemple, quen 1083 le siège de cette ville était occupé à la fois par trois prélats distincts. Ainsi que nous lavons montré, tous les personnages cités figurent dès lors dans les documents contemporains ou dune date peu éloignée. La durée des fonctions du prévôt de Sainte-Cécile, de larchiprêtre Ermeng. Jean et de lhospitalier Aicelin se raccourcit notablement et la coexistence de ces dignitaires rentre sans difficulté dans le domaine du possible (17). Le rôle que nos documents font jouer à lévêque vis-à-vis des hospitaliers est celui que remplissent à la même époque, dans leur diocèse, la plupart des évêques voisins qui, comme celui de Toulouse, par exemple, sont en effet particulièrement dévoués à lOrdre naissant. Enfin, nos donations ne constituent plus un fait de hasard, et comme absolument perdu, pour ainsi dire, dans le cours de notre histoire méridionale ; elles répondent parfaitement au contraire au grand mouvement de lopinion qui se manifesta alors en faveur des chevaliers de lHôpital et qui fut une conséquence naturelle de la première croisade. Avant cette époque lHôpital de Jérusalem pouvait exister sans doute, mais rien, dans les données authentiques que nous possédons, ne permet de lui attribuer une notoriété assez grande pour avoir provoqué dans les divers pays les nombreuses largesses correspondantes, que laisseraient supposer les donations déjà faites dans trois localités de lAlbigeois.
Il reste maintenant à examiner la grosse objection que feront toujours les contradicteurs de notre opinion. Lorsquon na aucune preuve dune erreur matérielle, est-il permis, diront-ils, de mettre en suspicion les dates de trois actes à la fois, alors surtout quelles sont fournies par un document presque contemporain des originaux. Sans doute, cest là une observation capitale et bien capable de décourager la critique au début de ses recherches ; mais puisque nous avons vu quà défaut de preuves directes il existe déjà pour les chartes en question tant dindices dune altération de date, on ne sera pas trop étonné si nous venons présenter ici notre réplique. Il y a dailleurs une circonstance qui enlève une grande partie de sa valeur à largument de nos adversaires : cest quau lieu de sappuyer sur des originaux ou tout au moins sur des copies faites par trois scribes différents, il ne repose que sur trois pièces dues à une seule et même main. Il en résulte tout de suite quen venant émettre lhypothèse dune erreur de date, nous navons plus besoin de supposer trois erreurs provenant* de trois écrivains distincts, mais seulement trois erreurs commises à la même occasion et par le même auteur. Or, non seulement ce dernier cas devient beaucoup plus admissible que lautre, mais rien nest plus commun que den rencontrer la justification. Les documents dans lesquels, soit à dessein, soit par inadvertance, se sont glissées des erreurs indéniables sont de toutes les époques ét de tous les pays ; il est inutile den citer de nombreux exemples ; en voici un toutefois qui est particulièrement intéressant pour notre thèse.
On trouve, parmi les parchemins de la commanderie de Rayssac, une charte que M. Du Bourg a déjà publié (18), et par laquelle G. Salomon et sa famille donnent à lHôpital de Jérusalem léglise de Saint-Genest, située actuellement dans la commune de Puygouzon, canton dAlbi. Cette donation est faite daprès le conseil et en présence de lévêque Aldéguier; elle est reçue par Pons, prieur de Saint-Gilles, et par les autres frères de lhôpital, Aicelin, Gérard, Sicard et Géraud, et elle porte les dates des calendes de janvier 1120, et du règne de Philippe, roi de France. Un acte complémentaire, contenu dans le même parchemin, répète les mêmes noms de témoins, de roi et dévêque, tout en indiquant cette fois lannée 1122. Si ce parchemin ne paraît pas être un original, sa paléographie montre quil a été écrit durant le cours du douzième siècle ; mais il nen contient pas moins une erreur de chiffres indiscutable, et, si lon recherche sur quels éléments le copiste a pu se tromper de préférence, on na pas beaucoup de peine à comprendre que cest le millésime de lannée qui a dû être altéré bien plutôt que les noms du roi et de lévêque.
Lerreur que nous venons de constater dune manière si nette pour cette charte nest pas dun genre différent de celle que nous supposons avoir été commise dans les trois autres chartes de 1083-85. Ce qui sest passé pour lune a pu évidemment se produire pour les autres ; et peut-être même lintroduction dun millésime erroné est-elle dautant plus explicable dans ces divers cas, quil arrivait fréquemment à cette époque que les originaux étaient totalement, dépourvus de lindication de lannée. En transcrivant ces pièces, des copistes ont pu être portés à compléter par des chiffres les autres éléments chronologiques, et lon comprend alors que ces additions, étant souvent très postérieures, se trouvent facilement fautive (19). Du reste, quelle que soit leur origine, il nen est pas moins démontré que de pareilles erreurs rentrent dans le champ des hypothèses permises, et, comme nous avons déjà vu que celles que nous discutons sont accusées par les réflexions les plus légitimes, nous popvons donc répéter une dernière fois notre conclusion : conformément à ce que tend à nous démontrer tout un faisceau de probabilités, les millésimes des trois chartes en question sont erronés et on doit les remplacer par lépoque de lévêque Aldéguier, qui siégea en 1108 et 1110 (20).
En formulant ce résultat, nous regrettons beaucoup de navoir pas trouvé une confirmation décisive et sans appel de notre manière de voir. Nous ne savons sil sera possible de faire quelque jour cette découverte ; mais, quoi quil arrive, nous souhaitons dès ce moment que notre travail attire lattention sur le sujet, et quil empêche du moins lhistorien de donner sa confiance à un renseignement chronologique, considéré jusquici comme très important, et qui le serait en effet sil nétait justement suspect. Dans le cas où ce résultat serait atteint, notre publication, tout imparfaite quelle est, naurait pas été inutile, et peut-être le lecteur nous pardonnerait-il alors plus facilement de navoir pas su donner à cet article une forme plus claire et plus attrayante.
Sources : CABIÉ Edmond. In: Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, Tome 3, N° 10, 1891. pages 145-158. Persee
Retour Etudes
Notes
1. Voir une thèse de M. Delaville Le Roulx, De prima origine Hospitalariorum Hierosolymitanorum. On y trouvera rapportées et discutées les opinions des divers auteurs qui ont écrit sur le sujet, et notamment celle de Paoli (page 80 et suivantes)
2. Ce premier document a été réédité dans louvrage déjà indiqué de M. Delaville le Roulx, page 146.
3. Bibliothèque de lÉcole des Chartes, volume XXV, page 552 et suivantes. Nous navons pas retrouvé dans la liasse indiquée par linventaire le parchemin contenant les donations que nous signalons. Déplacé sans doute par inadvertance, ce parchemin est momentanément égaré. Mais nous possédons du moins sur cette pièce plusieurs renseignements paléographiques que M. Saige a rapportés dans son mémoire.
4. Voyez la Gallia Christiana, I. 44 et suivantes ; lHistoire de Languedoc, édition Privât, III, 593 et IV, 48 ; et dAuriac, Histoire de lancienne cathédrale dAlbi, 180.
5. Gallia Christiana, I, 11 ; ancien inventaire des archives de Saint-Salvi (aux Archives du Tarn) ; Hist, de Languedoc, III, 423, et V, 190, 494 ; dAuriac, locution citée, 46.
6. Archives de la Haute-Garonne, fonds de Rayssac, n° 416 et 494.
7. Histoire de Languedoc, V, 859. On a vu que les chartes de 1083-85 écrivent Ancelin et non Aicelin ; mais, outre que lon prononçait peut-être indifféremment An ou Ai, le type des deux noms est beaucoup trop particulier et beaucoup trop rare pour quon puisse admettre que ces noms se rapportent à deux personnages différents, vivant justement dans le même ordre et la même époque.
8. Histoire de Languedoc, V, 1407.,
9. Cabié, Charles du prieuré du Ségur, page 27.
10. Histoire de Languedoc, V, 837.
11. Fonds de Rayssac, n° 347.
12. Chartes du prieuré du Ségur, page 25.
13. Bibliothèque nationale, collection Doat, vol. 72, f° 203.
14. On peut voir ces témoignages dans la thèse déjà citée de M. Delaville, qui, tout en combattant quelques-uns de leurs dires, rapporte les opinions des auteurs qui ont écrit avant lui.
15. Outre louvrage de M Delaville, voir lHistoire de Languedoc, III, 604, 767, 768, et aussi lHistoire du Grand-Prieuré de Toulouse, par M. Du Bourg, passim.
Comme on la déjà remarqué (Histoire de Languedoc, 111, 768 ; Du Bourg, loc, cit. 34, 4 48, 312), il existait, en même temps que Géraud ou Géraldus, grand maître de lOrdre (Du Bourg, 34, 93 et suivantes), un autre Géraud ou Géraldus qui nétait que prieur de Saint-Gilles et de Toulouse. Il est question de ce dernier dans la plupart des chartes de nos régions, du commencement du douzième siècle jusque vers 1123. (Voir Du Bourg, 23, 29, 30, 31, 55, 95, 404, 224, 247, 282, 312, preuves I, II, XXVIII ; Histoire de Languedoc, IIII, 602 et 768 ; Cartulaire de Saint-Sernin, 44, 311) ; mais il est assez difficile de décider auquel de ces deux personnages font allusion quelques autres documents de la même époque (Du Bourg, actes visés aux pp. 448, 205, 440, 447, 570, preuves I et II). Ce qui nous engage à faire cette réserve, cest que nous retrouvons aussi dans le diocèse de Gap des donations faites à lhospitalier Géraldus (Bulletin dhistoire des diocèses de Valence, Gap, etc., I ; origine des chevaliers de Malte et rôle des donations de la commanderie de Gap, par M. Guillaume. Tirage à part, 40, 45 et suivantes), et que si quelques-uns de ces actes paraissent adressés à Géraud, prieur de Saint-Gilles et de Toulouse, il est sûr toutefois que lun deux (n° 48, page 21) parle de Géraud, grand-maître de lOrdre. Il est vrai que daprès lopinion de léditeur (p. 40), ce grand-maître serait seule cité dans tous ces documents ; nous croyons cependant quil y est plusieurs fois question de Géraud, prieur de Saint-Gilles. La présence de ce personnage soit dans la région de Gap, soit dans celle de Toulouse, sexplique assez, du reste, lorsque lon voit le Templier Arnaud de Bedos, accepter, vers 1136 et 1138, les donations qui lui sont faites tantôt dans le pays de Foix (Histoire de Languedoc, II, 743) et tantôt dans le Dauphiné. (Cartulaire des Hospitaliers et des Templiers en Dauphiné, par M. labbé Chevalier, pp. 64, 62 et 66).
16. Du Bourg, Histoire du Grand-Prieuré de Toulouse, preuves page LXXIII. Nous ne voudrions pas plier les textes aux exigences de notre thèse ; cependant, il se pourrait bien que la date ou le formulaire de cette pièce appartinssent à une copie remaniée, alors surtout que lhospitalier Raimond de Fendeille figure dans un autre acte de 1123, sans porter aucune espèce de titre (Du Bourg, preuve page XXXV) Quoi quil en soit, nous ne retrouvons ensuite des maîtres de lHôpital, dans les chartes de nos régions, quen 1156, 1168, etc. (Du Bourg, preuves XXVI, XXXI etc.) Dans tous les autres documents de la première moitié du douzième siècle publiés par M. Du Bourg, par la Gallia, etc., il nest question que de frères hospitaliers ou de prieurs. Les chartes déjà citées de la commanderie de Gap, pour la même période et quelques autres qui nous sont connues pour Saint-Gilles ou ses environs (Bibliothèque de lEcole des Chartes, XLIII, page 321 ; Histoire de Languedoc, IIII, 602, V, 859) donnent lieu à des observations analogues ; on y emploie le titre dhospitalier ou de prieur, mais non celui de maître de lHôpital. - Le titre de maître semble plus habituel chez les Templiers, et nous le retrouvons dans nos Chartes vers 1134, en 1142, 1149, etc. (Du Bourg, 10, 369, 563, 574, etc.; Histoire de Languedoc, III, 768.)
17. En dehors des trois chartes de Rayssac, qui font lobjet de cet article, on na signalé, en effet, pour le midi de la France, aucun acte relatif à lordre des Hospitaliers de Saint-Jean antérieurement à 1100. Toute la donation publiée par M. Du Bourg (Histoire du Grand-Prieuré de Toulouse pièces justificatives, passim) ne remontent au plutôt quaux premières années du douzième siècle, et il en est de même de celles qua découvertes M. Guillaume pour la commanderie de Gap, dans le Grand Prieuré de Saint-Gilles (Origines des chevaliers de Malte et rôle des donations, etc.). M. Saige avait cru, il est vrai, que les archives du Grand-Prieuré de Toulouse possédaient un autre document compris entre 1080 et 1100 (Bibliothèque de lEcole des Chartes, XXV, page 556) ; mais M. Du Bourg le descend déjà aux quatre dernières années du onzième siècle, cest-à-dire vers lépoque môme de la première croisade (Mémoires de la Société archéologique du Midi, X, 335 ; Hist, du Grand- Prieuré, 93 et suivantes), et M. Delaville, qui a réédité ce texte dans les Archives de lOrient latin (1881, page 409), pense avec raison quil doit appartenir à la période 1100 à 1110.
18. Si lon admet que le chapitre dAlbi navait pas encore plusieurs archidiacres, nos trois chartes de 1083-1085, citant larchidiacre Teuzelin, doivent être antérieures aux chartes qui, entre 1108 et 1125, mentionnent larchidiacre Raimond. Dans ce dernier cas, il est vrai, notre attribution de date pourrait être contrariée par une autre mention antérieure de larchidiacre Raimond, contemporaine de lévêque Guillaume Poitevin qui siégeait de 1087 à 1092 (Baluze, Miscellanea, édition de Mansi, I, page 426 ; Glossaire, de Du Gange, éditions Henschel, v° Choraules) ; mais il ny a pas lieu de tenir compte de cette mention, puisquelle ne se trouve que dans une notice où le faux est presque partout mêlé au vrai, ainsi que la montré Dom Vaissete. Il ny a donc rien jusquici qui empêche dadmettre que, durant lépiscopat dAldéguier, Teuzelin et Raimond ont été successivement archidiacres.
19. Histoire du Grand-Prieuré de Toulouse, page 559, et preuves LXIX. En publiant notre Histoire de Rayssac, nous donnerons le fac-similé de cette pièce, qui porte la cote 416.
20. Ainsi quil a été dit, nous navons pu retrouver aux archives le parchemin publié par M. Saige, et vérifier si, de même que les erreurs de date, les formes de son écriture ne permettent pas de le rapprocher également de la charte de 1120 et 1122. Ce qui paraît certain toutefois cest que léditeur du premier de ces documents sest trompé en croyant quil avait été écrit au douzième siècle ; lemploi de ae, à la place de e simple et les deux lettres entrelacées et se retrouvent, quoi quil en dise, aussi bien au douzième quau onzième siècle, et lon sait que rien nest plus difficile que de distinguer ces deux périodes daprès les seuls caractères de la paléographie.
La charte que nous venons de citer nest pas la seule des archives de lOrdre de Malte qui renferme un millésime erroné. M. Du Bourg en a signalé quelques autres, et notamment aux pages 150 et 205.
21. La correction du style de ces documents, peu commune dans les chartes contemporaines, lidentité des formules imprécatoires dans la première et la troisième pièce, et laltération du nom dAicelin, écrit ici Anzelin, pourraient peut-être nous fournir quelques autres remarques en faveur de notre système ; toutefois, ces remarques, nous paraissent moins importantes que celles que nous venons de développer.
Sources : CABIÉ Edmond. In: Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, Tome 3, N° 10, 1891. pages 145-158. Persee
Retour Etudes
Chartes