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Anecdote n° 21
10-07-2022

Manosque et le ban-vin

Département: Alpes-de-Haute-Provence, Arrondissement: Forcalquier, Canton: Manosque - 04
Domus Hospitalis Manosque

On eût été fort embarrassé pour indiquer sa profession. Il travaillait quelquefois comme portefaix. Il donnait par-ci, par-là, un coup de main aux divers industriels qui avaient besoin d'un aide momentané; mais, le plus souvent, il ne faisait rien. Il avait un goût très prononcé pour le braconnage, goût qui le jetait incessamment dans des démêlés avec la justice du bailliage, et dont il ne se tirait qu'en payant l'amende. Il était surtout passionné pour la chasse au furet; c'est au point qu'un jour il eut jusqu'à vingt-quatre de ces animaux. La police de Manosque s'émut de ce fait extraordinaire, et maître Bertrand Chicholet fut cité devant le juge pour avoir à s'expliquer sur ce nombre exorbitant. Il s'engagea envers ce magistrat à ne vendre, échanger ou donner ses furets, qu'autant qu'il en aurait obtenu son consentement.
On ne put pas le mettre à l'amende, parce que la possession d'un furet n'était répréhensible qu'autant qu'on le saisissait sur le chasseur en action de chasse.
Un autre goût, également très vif, était pour lui une source de profits ainsi que de dangers : il était fraudeur par instinct et par passion. Ainsi, un particulier voulait-il vendre du vin en fraude, il avait recours à Chicholet, qui s'estimait heureux quand il avait trompé les agents du seigneur. Il faut savoir que, toutes les années, à une certaine époque, le commandeur de Manosque, assisté de son bailli, faisait publier, à son de trompe, la défense aux habitants de vendre leur vin pendant un temps déterminé. Il était alors le seul qui pût débiter cette denrée tout le temps que durait la prohibition qu'on appelait gabelle ou ban-vin. Ce droit, qui existait dans d'autres villes au profit du seigneur, était de sa nature passablement exorbitante ; il dégénérait en injustice criante quand on en abusait. Par exemple, si le commandeur avait en cave du vin aigre ou tourné, il le gardait jusqu'à la publication du ban-vin. Alors malheur à ceux qui ne possédaient pas de vignobles : il fallait se mettre à l'eau, ou se résoudre à boire le vin gâté du commandeur. L'abus fut porté à un tel point que, par convention en date du 4 janvier 1315, passée entre l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem représenté par son commandeur, et la communauté de Manosque, il fut dit, entre autres choses, que, pendant la durée du ban-vin, les hospitaliers (Les membres de l'ordre de Saint-Jean, devenu ordre de Malte.) vendraient ou feraient vendre du vin bon et franc, et s'abstiendraient de vendre du vin aigre ou gâté. Mais cette convention était fréquemment violée par le seigneur ou par ses fermiers, et, comme il était puissant, il ne lui arrivait guère de perdre sa récolte. Ajoutons, pour en finir à ce sujet, que la fraude au ban-vin était punie de vingt sous d'amende.

Carluec
Département: Alpes-de-Haute-Provence, Arrondissement: Forcalquier, Canton: Apt, Commune: Céreste - 04
Il faut que l'on sache que, dans le courant du XIVe siècle, il existait à Cereste une famille du nom de Carluec, maintenant éteinte. Il est probable qu'elle possédait auparavant le terrain sur lequel le monastère fut construit, et que, bien antérieurement, elle avait imposé son nom à ce quartier, fait très commun dans nos contrées.
C'est pour l'avoir négligé que les archéologues, égarés par une étymologie trompeuse parce qu'elle est vraisemblable, sont tombés dans une erreur dont le bon sens seul aurait dû les garder. Nous pourrions, si la chose en valait la peine, appuyer notre opinion d'exemples pris sur le lieu même.
Quoi qu'il en soit de l'origine du nom de Carluec, nous dirons que ce couvent avait appartenu à l'ordre des Templiers supprimé, depuis cinquante ans, par le roi Philippe-le-Bel et par le pape Clément V. Le bâtiment n'était pas encore atteint de décrépitude ; mais il commençait à se ressentir de l'abandon dans lequel on l'avait laissé depuis lors. Sauf l'église que l'on avait entretenue parce qu'elle servait à l'exercice du culte, le restant de l'édifice témoignait de la négligence des hommes et des injures du temps. Les toits effondrés en plusieurs endroits, les murs intérieurs qui se disjoignaient, imploraient une main réparatrice ; semblable à l'homme qui, dans la force de l'âge, est atteint d'une maladie aiguë et se meurt, si les secours de la médecine lui font défaut.

Astruge Chicholesse exerçait la profession de revendeuse. Elle occupait une baraque ou banc à la place aux Herbes. Son industrie consistait à vendre des légumes frais.
Elle payait pour cela à l'ordre de Saint-Jean deux deniers de redevance annuelle.

La possession du banc ou échoppe n'était pas particulière aux revendeurs maraîchers : il en existait pour toutes les professions. Les propriétaires payaient des redevances diverses, selon l'importance de leur commerce. Ces bancs, qui étaient à poste fixe et bâtis, constituaient une propriété immobilière, et se vendaient, ainsi que toute autre propriété, car ils étaient dans le commerce ; ils étaient même susceptibles d'être scindés, puisque sur les livres de cens tenus par les Hospitaliers, on rencontre fréquemment la mention de la redevance à laquelle un demi banc était soumis.
Or, dans la même journée où Bertrand Chicholet fut cité à comparaître devant le juge ordinaire de Manosque, Hugues de Villemus, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, commandeur de Manosque, reçut, par exprès, une lettre venant d'Avignon, à lui adressée par Roger de Pins, chevalier de la langue provençale, alors grand maître de l'ordre. Cette lettre lui faisait connaître le projet de Durand Arnaud et l'engageait à se tenir sur ses gardes.

L'avertissement était bon, mais la difficulté consistait à le mettre à profit. Toutes les forces dont le commandeur pouvait disposer consistaient en quelques chevaliers, vieux et cassés pour la plupart, envoyés en retraite à Manosque. Les frères conventuels, c'est-à-dire les religieux attachés à la commanderie, étaient un embarras qu'on ne pouvait utiliser en aucun cas ; et quant aux serviteurs de l'établissement, le nombre en était trop restreint pour qu'ils fussent d'un grand secours.
Voici, au demeurant qu'elle était la composition du personnel attaché habituellement à la commanderie de Manosque.
Nous le prenons dans le compte-rendu par l'un des prédécesseurs d'Hugues de Villemus.

Ce personnel comprenait une dizaine de chevaliers au plus, vingt frères et trois sœurs et vingt-trois donats, c'est-à-dire, des individus qui s'étaient donnés corps et biens à l'ordre de Saint-Jean, et que la commanderie était obligée de nourrir et d'entretenir. Elle possédait, en outre, quarante bœufs, quarante-neuf chevaux et trente-trois trentaniers (Trente moutons font un trentenier.) de moutons, indépendamment des biens meubles et immeubles. D'après les principes du temps, on mettait gens et bêtes sur la même ligne.

Tels étaient les moyens de défense dont pouvait disposer le commandeur. Il est vrai que le palais, avec sa ceinture de murs, ses tours et son fossé, avait l'apparence d'une place forte, mais il n'en avait pas la solidité, et si on laissait prendre la ville, on ne pouvait se flatter qu'il tînt plus de vingt-quatre heures. Le concours des citoyens était donc indispensable, et, en sa qualité de seigneur de Manosque, le commandeur avait le droit de l'exiger. Restait à savoir dans quelle mesure on l'accorderait ; car il y a peu d'entreprise plus délicate et plus hasardeuse que celle de faire marcher les bourgeois au combat.
Heureusement pour frère Hugues de Villemus, les habitants de Manosque, au lieu de s'apprêter à composer avec Durand Arnaud, prirent la ferme résolution de se défendre.
C'était le meilleur parti et le plus sage ; car la bravoure est presque toujours la plus haute sagesse. Mais auparavant il fallait s'entendre avec eux. Le commandeur manda pour cela leurs représentants.

Nous avons dit dans l'un des chapitres précédents que la ville de Manosque était administrée par douze consuls choisis sur soixante des principaux habitants, des meilleurs et des plus sages, dont quarante du Bourg et vingt du Château ; car la ville était divisée en deux parties. De ces douze consuls, huit devaient appartenir au Bourg, et quatre au Château. Quelquefois, dans les actes, on les appelle décurions.

Mais il paraît que l'administration de la commune, ainsi répartie sur douze têtes, fonctionna mal ; ce qui ne doit pas surprendre ; car le pouvoir qui repose sur un trop grand nombre est sujet à des tiraillements et, par suite, à des défaillances inévitables et dangereuses. Pour parer à ces inconvénients, l'administration fut encore centralisée. A cet effet, on confia à deux syndics pris parmi les douze conseillers, le soin de gouverner la commune.

Il est certains actes qui mentionnent trois syndics ; dans d'autres, on en compte jusqu'à quatre. Mais nous avons de bonnes raisons pour croire que les exemples fournis par ces actes font exception à la règle, et que, en 1357, deux syndics seulement étaient en exercice. Nous nous fondons sur ce que, quelques années auparavant, le syndicat se composait de deux personnes, ainsi qu'il résulte de plusieurs documents que nous avons consultés.

Indépendamment de ces syndics, il y avait diverses autres charges municipales, notamment un défenseur de la ville. Nous présumons que cet office, rempli ordinairement par un homme de loi, se rapportait aux affaires litigieuses de la commune, et que ce défenseur n'était autre que le troisième syndic que l'on retrouve plus tard.

Nous avons fait de nombreuses recherches afin de connaître la composition du conseil de la communauté de Manosque au moment de l'invasion de la grande compagnie. Nous avons eu l'avantage de compulser des documents assez nombreux ; mais nous n'y avons trouvé que des renseignements incomplets. Tout ce que nous avons pu savoir c'est que le syndicat était géré par Pierre Jarjaye, notaire, et que Giraud Roubaud, Ruffred Gasqui, Jacques Agout, Bertrand Gavaudan et le notaire Pierre Dalmas étaient conseillers. C'est déjà beaucoup, vu la distance, car nous avons les noms de la moitié des conseillers municipaux.

Frère Hugues de Villemus, après s'être consulté avec Jean Lupi, son bailli (1) et son lieutenant, et Guillaume de Ventayrol, vice-bailli, manda Pierre Jarjaye, le syndic, au palais. Celui-ci obéit incontinent à la sommation. Il trouva le commandeur qui, dans son impatience, était venu l'attendre sur le pont du palais, devant la porte ferrée donnant accès dans l'intérieur de l'édifice.
1. Manosque était alors une commanderie; ce ne fut que plus tard qu'elle devint bailliage.

Ce monument, élevé par les soins des derniers comtes de Forcalquier, n'était pas fort ancien, puisque, cent trente-deux ans auparavant, Agnès, épouse de Guillaume de Moustiers, damoiseau, avait revendiqué sur l'ordre de Saint-Jean partie du terrain sur lequel le palais avait été édifié. Elle réclamait également la propriété des maisons dans lesquelles Guillaume, le dernier comte, avait fait construire des bains. Un procès s'était engagé à propos de ces prétentions ; mais il fut terminé par l'intervention de l'archevêque d'Aix et de P. Amelius, évêque de Narbonne. Une transaction, à la date du 7 des kalendes de mars 1225, concilia les parties, et Guillaume d'Uhnis, prieur de Saint-Gilles, haut dignitaire de l'ordre de Saint-Jean, s'engagea à payer à la dame de Moustiers vingt-deux mille sous viennois pour prix de la cession de ses droits.

Ce palais, dont il ne reste plus de traces aujourd'hui, avait sa principale façade sur la place des Terraux, ainsi appelée du nom de la famille Terral qui paraît avoir été très considérée à Manosque dans des temps antérieurs. Elle donna son nom à la place près de laquelle elle habitait de la même manière et par la même raison que les Martel et les Ebrard imposèrent leurs noms à deux quartiers de Manosque. Quant à la place des Terraux, elle était, de trois côtés, limitée par le palais et par la ville, tandis que, au couchant, le jardin d'un particulier, la séparait du rempart. Ses dimensions, à cette époque, devaient être extrêmement restreintes.

Le palais, ainsi que son nom l'indique, servait de résidence aux comtes de Forcalquier dans leurs fréquents voyages à Manosque. Il passa entre les mains de l'ordre de Saint-Jean lorsque, le trois des kalendes de juin 1149, date néfaste pour la maison de Forcalquier, le comte Guigues donna aux Hospitaliers la ville de Manosque avec tout ce qu'il possédait dans son district. Il abandonna ainsi le plus beau fleuron de sa couronne souveraine et prépara la déchéance de sa famille. Ses successeurs s'efforcèrent en vain de le reprendre. Ils exercèrent même plus tard, à Manosque, les droits de la souveraineté, témoins les deux privilèges que Guillaume, dernier comte, lui concéda en l'année 1206. Mais il fut obligé de céder à la nécessité, et, la veille des nones de février 1208, il ratifia les donations qui avaient été faites par Guigues et Bertrand, ses prédécesseurs. Guillaume de Forcalquier, chef de la branche cadette, eut la douleur d'apposer sa signature sur l'acte qui spoliait sa famille.

L'entretien du commandeur et du syndic fut long et sérieux. Il porta principalement sur l'emploi des moyens de résistance dont on pouvait disposer, car les deux interlocuteurs furent promptement d'accord sur le principe, c'est-à-dire qu'ils décidèrent que, à tout risque, la ville devait se défendre. Frère de Villemus était, par profession et par naissance, homme d'épée ; et maître Pierre Jarjaye, quoique exerçant un état essentiellement pacifique, n'était pas moins courageux que le chevalier de Saint-Jean. Cela tenait peut-être aux troubles incessants, aux guerres fréquentes, à l'état d'insécurité dans lequel on vivait ; mais il est positif que, à cette époque, tout le monde était plus ou moins batailleur. La contagion s'étendait partout et ne respectait personne.
Ainsi, sans parler à l'avance de la bravoure que Pierre Jarjaye montra à l'occasion des événements dont nous allons parler, nous rapporterons de lui un fait significatif témoignant qu'il savait, au besoin, manier des armes plus dangereuses que la plume. Quelques années après, c'était en 1362, ayant eu maille à partir avec Roger Suffani, son compatriote, il s'arma du sabre et du bouclier, attendit son adversaire dans la rue, l'attaqua, et, après avoir ferraillé avec lui, le blessa à l'épaule gauche. La satisfaction de sa vengeance lui valut un procès pour blessures et port d'armes prohibées, au moyen duquel le bailli de Manosque se donna le plaisir plus innocent et plus substantiel de le faire composer.

Maître Pierre Jarjaye, comprenant que le temps pressait et qu'il fallait se mettre promptement en mesure de résister aux aventuriers commandés par Durand Arnaud, prit congé de Hugues de Villemus. Son premier soin fut de faire assembler le conseil des douze, afin d'aviser à la défense de la ville et d'en empêcher la prise et le saccagement. Pour tout le monde, c'était une question de vie ou de mort ; car les aventuriers des grandes compagnies étaient complètement étrangers au moindre sentiment d'humanité.

Le conseil, convoqué au son de la cloche et par les soins du valet de ville, ainsi qu'il était d'usage, se réunit dans l'officine ou le laboratoire de maître Raymond Gaud, apothicaire, qui était probablement membre de l'assemblée. Ces réunions hors de l'Hôtel de Ville étaient fréquentes, et il n'était pas rare de voir le conseil municipal, soit à Manosque, soit ailleurs, délibérer chez l'un de ses membres, ou bien tenir ses séances en plein air dans un jardin, ou dans le cloître d'un couvent.
Quelquefois, quand l'assemblée était nombreuse, c'est-à-dire lorsqu'on réunissait les soixante ou que l'on convoquait tous les chefs de famille, elle se tenait à la campagne. En hiver, on choisissait un endroit exposé au soleil et à l'abri du mistral.

Il était impossible que la commune la plus riche et la plus peuplée du comté de Forcalquier ne possédât pas un Hôtel de Ville. Cependant, malgré toutes nos recherches, nous n'avons pu acquérir la preuve de ce fait et savoir, par conséquent, en quel endroit il était situé.

Le père Columbi, beaucoup plus rapproché que nous de cette époque, avoue son ignorance. Mais, nous le répétons, l'Hôtel de Ville devait exister.

Le conseil, animé de l'esprit de son énergique président, adopta d'enthousiasme toutes les mesures qui lui furent proposées. On ordonna une levée générale de tous les citoyens valides, on passa la revue de ceux qui possédaient des armes, et l'on distribua celles que la ville tenait en réserve aux pauvres habitants qui en étaient dépourvus. On nomma ensuite les chefs des quartiers et chacun d'eux eut un poste assigné.
Sources : Arnaud, Camille. Bertrand Chicholet, ou Manosque en 1357. Marseille 1861. - BNF
Anecdote n° 22
10-07-2022

Manosque et le ban-vin, suite

Département: Alpes-de-Haute-Provence, Arrondissement: Forcalquier, Canton: Manosque - 04
Domus Hospitalis Manosque

Il existait à Manosque une ordonnance de police, prise de l'autorité du commandeur, en vertu de laquelle une commission procédait, à certaines époques, à la visite des armes possédées par les citoyens. On dressait de ceux-ci un état nominatif, en regard duquel on inscrivait l'espèce et le nombre d'armes que chacun possédait. De cette manière, en toute circonstance, l'autorité savait au juste sur combien de combattants elle pouvait compter.

Nous avons tenu entre nos mains un de ces états dont la lecture nous a prouvé que les habitants de Manosque étaient armés de façon à pouvoir repousser une agression.

Nous y avons trouvé une des plus belles et des plus nombreuses collections d'engins de guerre qu'il soit possible de se procurer ; car on ne saurait s'imaginer combien, en cet heureux temps, étaient multipliés les moyens de tuer. Mais il est beaucoup de ces engins dont nous n'avons pu connaître l'espèce ; nous savons seulement qu'ils appartenaient aux genres piquant, tranchant ou contondant. La plupart sont désignés par des noms provençaux, déguisés en latin, estropiés, par conséquent, et devenus inintelligibles.

Quant aux pauvres, ils étaient armés aux frais de la commune. Manosque, à l'imitation des autres villes de Provence, possédait dans une espèce d'arsenal une certaine quantité d'armes que l'on distribuait en cas de nécessité.

Tout cela ne put se faire à la sourdine. Il en résulta une alarme générale et un remue-ménage prodigieux. Les oisifs, toujours nombreux à la fin de la journée, purent voir les émissaires, expédiés par le syndic, sortir de la ville et se répandre dans le territoire afin de prévenir les habitants qu'une invasion les menaçait et qu'ils eussent à se mettre à couvert. Ils virent de forts détachements d'hommes armés occuper les corps de garde voisins des portes de la ville ; et, ce qui les alarma le plus, ce fut l'exhibition de toutes les armes possédées par les habitants. L'un préparait son arbalète, un autre fourbissait le fer de sa lance, repassait son sabre, enlevait la poussière et la rouille que le temps avait amassées sur son casque ; un troisième secouait et examinait le jacque de cuir qui, à l'exception du casque et du bouclier, était alors la seule arme défensive à l'usage du fantassin. La cuirasse, la cotte de mailles, en un mot, la panoplie complète de l'homme d'armes ne servaient qu'aux cavaliers, tous gentilshommes, possesseurs de fiefs, et riches par conséquent. Le prix de ces armures, d'ailleurs trop lourdes pour un fantassin, les mettait hors de la portée des classes moyennes et du peuple. Ajoutez à cela un transport incessant d'armes de toutes sortes et de toutes dénominations, car les riches, pressés par l'inexorable nécessité, prêtaient aux pauvres leur superflu, et l'on pourra se faire une idée du tumulte et de la confusion qui régnaient à Manosque pendant cette soirée mémorable.

Les affaires furent subitement suspendues. Les rues, ainsi que les places publiques, regorgeaient de monde ; mais nul ne songeait à vendre, encore moins à acheter.
L'invasion des aventuriers faisait le sujet des préoccupations universelles. On se préparait, on agissait, mais on parlait encore plus ; car, si le danger actuel et présent paralyse la langue, celui qui est éloigné rend loquace.

Un groupe nombreux, composé principalement de femmes et de quelques jeunes garçons, s'était formé devant la maison de Bertrand Chicholet. Astruge Chicholesse en occupait le centre. Elle avait étalé sur le banc de pierre établi contre la porte toutes les armes de son neveu, et elle était en train de les approprier. La collection était assez variée. Il y avait un casque sans visière, un jacque protégé sur les épaules et devant la poitrine par des plaques de fer, deux longues et fortes lances à la pointe acérée, diverses armes tranchantes de différentes longueurs, depuis le couteau à gaîne jusqu'au sabre. On y voyait une espèce de couteau de chasse que l'on nommait alors cultellum laterale, parce qu'on le portait ostensiblement suspendu au côté gauche, à la différence du couteau à gaine qui était caché dans la poche. Notre ami Bertrand, malgré sa pauvreté, n'avait pas reculé devant la dépense afin de se fournir un arsenal complet. Il y avait là, sur ce banc, le produit de plusieurs années de braconnage, de contrebande et de fraudes de toute nature.

— Voilà une lance qui crèvera le ventre à quelqu'un, dit la Chicholesse, que l'esprit belliqueux du moment animait; Dieu ! La belle arme ! Comme je m'en servirais, si j'étais homme !
— En même temps elle croisa la lance en appuyant fortement le poing droit sur la hanche.
Ce geste guerrier fit écarter la foule.
— Prends garde à ce que tu fais, Astruge ! Lui cria Monne Peyronnelle Choche, à laquelle la lance avait manqué tomber sur le nez, nous ne sommes pas des soldats de l'archiprêtre !

Dame Peyronnelle était une vénérable matrone du quartier, que sa fortune élevait au-dessus du commun, et à laquelle, on donnait le qualificatif de Monne, ainsi que cela se pratique encore en Italie. Elle exerçait une certaine influence dans sa sphère.

— Pardon ! Monne Peyronnelle, répondit Astruge ; mon intention n'est pas de vous faire du mal ; mais quand je songe à ces coquins d'aventuriers qui seront peut-être demain matin devant Manosque, le sang de mes talons remonte à ma tête.

— Bon Dieu ! Sont-ils aussi près de nous, demanda Nicolasse Audiberte ; alors, que la bonne Mère nous assiste !

— Qui sait où ils se trouvent maintenant ! Dit la Chicholesse ; on l'ignore ; mais, pour sûr, ils se dirigent vers Manosque, dans l'intention de prendre la ville, de la saccager et puis de la brûler. S'ils y entrent, nous sommes perdues. Savez-vous ce qu'ils font partout où ils passent ? Ils pillent, volent et tuent tout ce qui leur tombe sous la main ; ils outragent les femmes de la manière la plus abominable. Mais qu'ils y viennent ! Reprit-elle en brandissant sa lance ; qu'ils y viennent ! La Chicholesse saura se défendre !

La brave femme était un peu dans le cas du lièvre de la Fable qui prit ses oreilles pour des cornes. Elle ne songeait pas que si la bande de l'archiprêtre prenait Manosque d'assaut, nul ne porterait atteinte à sa pudeur. Mais l'amour-propre nous aveugle. D'ailleurs, faut-il le dire ? La Chicholesse n'avait pas de miroir pour se regarder, et ce prudent et peu flatteur conseillé du beau sexe lui faisant défaut, il n'est pas surprenant qu'elle se méconnût.

— De quoi diable vous inquiétez-vous, Astruge ! Fit Jaco Purpan qui passait par là ; on peut prendre Manosque dix fois d'assaut, personne ne s'occupera de vous.

— Qui te l'a dit ? Répliqua Astruge ; est-ce que je n'en vaux pas une autre ! Voyez ce grand flandrin qui a l'air de me prendre pour une vieille ! Marche, marche, fainéant ! Il vaudrait mieux que tu prisses les armes que de faire des observations déplacées. Comment se fait-il qu'une femme ait pu épouser un pareil benêt ?

Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire ; Jaco Purpan l'apprit à ses dépens. Il battit en retraite, car la Chicholesse, irritée, avait déjà pris sa lance à deux mains et le regardait d'une certaine façon annonçant une tempête prête à éclater. La remarque impolie de Purpan l'avait piquée au vif, parce qu'elle avait touché à l'endroit le plus sensible de la femme, en faisant supposer qu'on pût la dédaigner. Il est fort difficile de sonder les profondeurs d'un cœur féminin ; mais il y a cent contre un à parier que, si Manosque eût été prise d'assaut, Astruge aurait été très mortifiée qu'on ne l'eût pas insultée, ne fût-ce qu'un petit peu.

— Qu'une veuve est malheureuse ! Dit Monne Peyronnelle ; personne ne viendra à mon secours ! Ah ! Mon pauvre Barnabe Chochi ! Combien tu fais faute à la malheureuse femme !

— Je vois que vous avez peur pour vos florins d'or, répliqua Astruge. Eh bien ! Mettez-les dans une toupino (Vase de terre sans anses) et enterrez-les à la cave.

— Oui ! Reprit Nicolasse Audiberte ; enterrez-les, et l'on viendra ensuite vous mettre à la torture afin de vous faire dire où est caché votre argent ? Merci ! Je ne veux rien cacher ; je serai contente pourvu que j'aie la vie sauve.

— Et mon linge, et mes meubles, et mes provisions ! Où les mettrai-je ? S'écria Nonne Choche ; ah ! Je serai ruinée, et il faudra que j'aille finir mes jours à l'hôpital !

— Qu'importe ! L'hôpital n'est pas pour les bêtes ! Répondit l'insouciante Chicholesse, qui ne partageait pas les préjugés populaires à l'endroit des établissements de bienfaisance ; autant vaut mourir là comme ailleurs. Ah ! Te voilà, mauvais sujet ? Fit-elle à son neveu paraissant tout-à-coup devant elle ; tout est prêt, tu peux t'armer quand tu voudras.

Astruge aimait beaucoup son neveu. Elle prétendait que, s'il n'avait pas abandonné l'état ecclésiastique, il aurait pu faire son chemin dans le monde. — Qui sait, disait-elle lorsque la conversation tombait sur ce chapitre, qui sait si, comme tant d'autres qui ne valaient pas mieux que lui, il ne serait pas devenu abbé, évêque, même ? N'est-ce pas qu'il aurait fait un joli prélat ? Puis, le soir, dans sa solitude, elle bâtissait des châteaux en Espagne, s'impatronisant chez monseigneur et prenant le gouvernement de sa maison. Hélas ! Le pot au lait se renversait bien vite, car elle sortait ordinairement de ces rêveries par l'annonce de quelque nouvelle fredaine de son neveu.
Le même jour, après en avoir fait un cardinal, elle le décorait de la barrette rouge, quand on lui apprit qu'il avait comparu devant le juge sous une accusation de sorcellerie. Quelle chute !

De son côté, Bertrand Chicholet portait une grande affection à sa tante, unique parente qu'il eût au monde. Astruge et Boniface de Forcalquier étaient les seuls êtres qu'il aimât. Malgré sa conduite plus que légère, il avait le cœur bon et il n'était point originairement inaccessible aux sentiments d'affection et d'amitié ; mais la réprobation presque universelle que lui avaient value ses écarts de jeunesse, occasionnés par la fougue de son tempérament et par le défaut de direction, avait refoulé au plus profond de son être ces heureuses dispositions. Disons à sa louange qu'elles n'étaient pas éteintes ; elles y sommeillaient, prêtes à se réveiller sous l'influence d'une parole amie. Il était encore temps pour lui d'ouvrir les yeux à la lumière et de dépouiller le vieil homme. Mais sa guérison ne pouvait s'opérer que par le changement de résidence : moyen extrême, le seul pourtant qui nous permette d'abandonner, sans trop de peine, des habitudes vicieuses. Il lui fallait surtout un but légitime et glorieux à poursuivre et à atteindre. A ce prix, il pouvait espérer sa régénération. Elle était impossible à Manosque où personne, sauf Boniface et Astruge, n'aurait voulu croire à la conversion de Bertrand Chicholet. On sait que la charité n'est pas la vertu dominante chez notre prochain, et que, plus les rapports entre deux hommes sont étroits, plus ils sont impitoyables l'un envers l'autre.

— Merci ! Tante Astruge, dit-il en caressant sa parente, dix fois merci ! Vous êtes pour moi une seconde mère. Précisément il faut que je prenne les armes tout de suite, car Monsen le syndic m'a fait demander.

Comment ! Le syndic te demande ? Fit Astruge : il paraît qu'il a besoin de toi. Ce matin il ne t'aurait pas seulement dit bonjour. Ce que c'est que le monde ! Puis, quand il descendit dans la rue, armé de pied en cap, et qu'il lui eut fait ses adieux, elle lui cria : Conduis-toi en brave garçon, Bertrand ! Mais prends garde de te faire tuer : ta pauvre tante en mourrait de chagrin !
Ensuite, le voyant s'éloigner d'un pas rapide, elle ajouta : On ne dira plus maintenant ce n'est pas la mort de Chicholet !

En effet, depuis une heure, Bertrand était devenu un personnage. Maître Pierre Jarjaye, qui se connaissait en hommes, avait bien pu, jusqu'alors, dédaigner un mauvais sujet dont l'unique occupation semblait être de troubler le repos public, et qui lui avait causé maintes inquiétudes en sa qualité de chef de l'administration de la communauté. Mais il savait que, sous des dehors vicieux, Bertrand Chicholet cachait un cœur ferme servi par une organisation physique robuste. Il savait que, si le garnement était quelquefois incommode, il pouvait être d'une grande utilité dans les moments de crise, et il résolut de l'employer, prévoyant qu'il aurait grand besoin de tout ce qu'il y avait de viril et d'énergique dans la population, pour résister à l'attaque qui se préparait. Il avait donc mandé Chicholet, dans l'intention de le mettre à la tête d'une vingtaine d'individus presque aussi indomptés que lui ; gens ayant toujours le couteau à la main, piliers de taverne, terreur des nonces et des passants attardés, et qui ne pouvaient obéir qu'à un pareil chef.

Bertrand Chicholet, un peu gonflé de son importance récente, car il prévoyait le rôle qu'on voulait lui faire jouer, se rendait donc à l'appel du syndic. Il s'était armé de son mieux. Il portait un casque d'acier poli par la main d'Astruge, un jacque de cuir couvrait ses vêtements, et un long et large coutelas, accompagné d'une dague, pendait à sa ceinture. Il avait laissé la lance, mais il tenait à la main un bâton plombé, espèce de massue dont il se servait avec une grande dextérité. Ainsi armé, c'était vraiment un guerrier redoutable. Chemin faisant, il prit avec lui Guillaume Maurel, le mange saoumo, dont il se proposait de faire son aide-de-camp. Afin de l'engager à le bien servir, il lui promit un bon souper, aux frais du syndic.
Sources : Arnaud, Camille. Bertrand Chicholet, ou Manosque en 1357. Marseille 1861. - BNF

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